Synthèse sur les événements du Caucase

  
 Ci-dessous l’excellente analyse des événements du Caucase parue en août 2008 sur le site http://www.europemaxima.com
 
par Georges Feltin-Tracol 
 
 Sommes-nous à la veille d’une nouvelle « guerre froide » entre la Russie et l’Occident à la suite des événements récents survenus en Géorgie ? La très grave crise commencée le 8 août 2008 braque l’attention du monde sur cette région instable qu’est le Caucase. Or, fidèles à leurs mauvaises habitudes de paresse intellectuelle, de priorité « olymfric » (les ratées d’une nageuse française ou le déchaînement chauviniste cocardier convulsif autour de médailles d’or obtenues par l’équipe de France reléguant au second plan toute véritable compréhension de la querelle entre Moscou et Tbilissi) et de parti pris russophobe (une variante du racisme anti-blanc qui se décline au gré de l’actualité contre les Corses, les Serbes ou, maintenant, les Russes), radios et télévisions françaises versent dans l’information approximative ou dans la désinformation (1).

 Région montagneuse servant de limite imprécise entre l’Europe et l’Asie, le Caucase est une mosaïque de peuples à l’intersection des aires d’influence des mondes turcophone, chrétien (russe, géorgien, arménien) et persan. Voisin de l’Asie centrale, à proximité des Proche- et Moyen-Orients et situé entre les mers Noire et Caspienne, le territoire caucasien dispose d’atouts stratégiques majeurs dans le « Grand Jeu » qui opposent les États-Unis, la Russie, l’Iran et la Turquie. Lieu de passage pour les oléoducs (le B.-T.-C. : Bakou – Tbilissi – Ceyhan) et les gazoducs (projet Nabucco) qui partent des rives de la Caspienne pour arriver dans les ports méditerranéens ou de la mer Noire, c’est, avec les Balkans, un autre point névralgique de l’Europe.

 Espace longtemps disputé entre les empires ottoman, perse et russe, le Caucase devient russe au XIXe siècle sans toutefois que cette domination impériale soit complète, sûre et définitive. Des peuples caucasiens ne cessent de contester l’autorité de Saint-Pétersbourg. Les révolutions de 1917, l’effondrement de l’autocratie et le décret de Lénine sur les nationalités facilitent les indépendantismes locaux (2). Toutefois, au cours de la guerre civile (1917 – 1921), les bolcheviks en héritiers paradoxaux des tsars brisent ces tentatives séparatistes et rétablissent l’emprise du centre russe sur ses périphéries ethniquement hétérogènes. Pis, Lénine et surtout Staline, un Géorgien de mère ossète très au fait de ces problèmes et auteur d’un des rares ouvrages marxistes-léninistes qui évoquent la question nationale, retracent les frontières intérieures de la future U.R.S.S. Il s’agit d’établir des ferments de rivalités futures entre peuples afin de rendre le Parti communiste soviétique seul apte à juger d’une manière impartiale les conflits possibles. Les Soviétiques reprennent donc l’antique principe du « Diviser pour régner ».

Ainsi, en 1922, les Ossètes (peuple bien connu des lecteurs de Georges Dumézil, car issu des Alains) se retrouvent partagés entre une Ossétie du Nord (ou Alanie depuis 1994) intégrée à la République fédérative socialiste soviétique de Russie et une Ossétie du Sud d’abord incluse dans la république soviétique de Transcaucasie, puis à sa dissolution en 1937 à la Géorgie.

Carte de Philippe Perchoc – http://www.nouvelle-europe.eu 

Le réveil douloureux des peuples 

 Du temps de l’U.R.S.S., les revendications nationalistes sont durement réprimées et le régime soviétique ne tolère qu’une médiocre expression culturelle assez vite réduite en folklore (dans son acception péjorative). L’ère Gorbatchev (1985 – 1991) avec la Perestroïka et la Glasnost développe les réveils nationalitaires en Union soviétique, mais ne les crée point.

 Les premiers soubresauts des peuples se font sentir dès la fin des années 1960.

En 1978, dans L’Empire éclaté, Hélène Carrère d’Encausse envisage que la contestation anti-soviétique viendrait des républiques musulmanes centre-asiarique. Elle se trompe puisque que ce sont lespeuples baltes qui ébranlent l’autorité de Moscou. On ignore cependant qye dès la fin des années 1980 les peuples du Caucase secouent eux aussi l’opposition soviétique en relançant des revendications territoriales conflictuelles.

 Dès 1988, Arméniens et Azéris s’affrontent au sujet du Haut-Karabakh. Cette république autonome de l’Azerbaïdjan à majorité arménienne veut son indépendance ou son rattachement à l’Arménie. En dépit de l’interposition de l’Armée rouge, une terrible guerre oppose Érévan à Bakou qui se solde en 1994 par la victoire provisoire des Arméniens. Depuis, l’Arménie soutient le Karabakh et occupe 20 % du territoire azéri.

En 1989, sur d’autres versants, des heurts opposent Géorgiens et Ossètes du Sud, les premiers défendant l’idée d’une Géorgie unitaire et centralisée, les seconds leur union avec l’Ossétie du Nord russe. L’Armée rouge intervient en médiateur. Hors du Caucase, en 1990, face à la montée en puissance du sentiment moldave de se rattacher à la Roumanie, les populations slavophones de la rive gauche du Dniestr se séparent de la Moldavie et fondent la Transnistrie. Il en découle une guerre civile brutalement arrêtée par l’Armée rouge…

 La fin de l’U.R.S.S., le 25 décembre 1991, accélère les revendications nationales et favorise la fragmentation de l’espace post-soviétique. Voulant à la fois assurer la pérennité de son pouvoir et « désoviétiser » la Russie, Boris Eltsine autorise les pouvoirs locaux à « prendre le plus de souveraineté qu’ils le peuvent ».

Le Tatarstan devient par exemple quasi-indépendant en plein cœur du pays et à 500 km à l’Est de Moscou !…

Dans le Caucase septentrional, les Tchétchènes proclament leur indépendance dès 1992 et font imploser leur république de Tchétchénie – Ingouchie puisque les Ingouches se séparent d’eux et constituent la république autonome d’Ingouchie dans la Fédération russe. Le radicalisme séparatiste tchétchène entraîne dès lors la Russie dans des conflits sanglants en 1994 – 1996 et en 1999 – 2005.

 En 1990, dans cet intense bouillonnement des nationalités, les Ossètes du Sud, toujours officiellement sous la tutelle de Tbilissi, choisissent un parlement autonome dont les premières décisions sont de quitter la Géorgie et de réclamer la « Velikaia Osetia » (la Grande Ossétie), c’est-à-dire la réunification dans le cadre russe des deux territoires ossètes. Immédiatement, la Géorgie supprime le statut d’autonomie de l’Ossétie du Sud et y envoie son armée écraser les « rebelles ». Il s’en suit une nouvelle guerre marquée par l’intervention militaire russe et la défaite des Géorgiens.

Le 28 décembre 1991, le parlement ossète du Sud réaffirme l’indépendance de son territoire vis-à-vis de Tbilissi.

Dans le même temps, la Géorgie est confrontée à d’autres soulèvements indépendantistes abkhaze au Nord-Ouest et adjare au Sud-Ouest. Appuyés par Moscou, ils profitent aussi du désordre politique intérieur géorgien.

En janvier 1992, la Géorgie sombre dans la guerre civile entre les partisans du premier président élu, le nationaliste grand-géorgien Zviad Gamsakhourdia, un homme de lettres et ancien dissident soviétique, et les responsables du coup d’État rassemblés autour d’Édouard Chevardnadzé, l’ancien ministre soviétique des Affaires étrangères. La résistance zviadiste écrasée en décembre 1993,

Chevardnadzé se rapproche de la Russie, fait adhérer la Géorgie à la C.E.I. (Communauté des États indépendants) et, tout en réaffirmant l’intégrité territoriale de son pays, suspend les questions adjare, abkhaze et ossète du sud, faisant en réalité de ces trois territoires des « États fantômes » (3).

 Voici venir le temps des roses…

 L’instabilité politique incessante, la crise économique persistante, l’incurie gouvernementale flagrante et la corruption généralisée fragilisent progressivement l’assise de Chevardnadzé perçu par les plus nationalistes des Géorgiens comme le bradeur de l’unité nationale et un pion de Moscou.

En novembre 2003, à la suite d’élections estimées truquées, Chevardnadzé est chassé de la présidence par une « révolution de couleur » inspirée de la révolution anti-Milosevic d’octobre 2000 en Yougoslavie. Fomentée par des O.N.G. proches du milliardaire Soros et par la C.I.A., cette révolution téléguidée – « la Révolution des Roses » – porte à la présidence Mikhaïl Saakachvili, un jeune avocat polyglotte acquis aux thèses occidentales, euro-atlantistes et libérales.La stupeur de Moscou bien incapable de défendre Chevardnadzé permet ensuite une floraison de « révolutions colorées » orchestrées par des organisations para-gouvernementales au financement occidental tant dans l’aire ex-soviétique («Révolution Orange » en Ukraine en décembre 2004 et « Révolution des Tulipes » au Kirghizistan en mars 2005) qu’au Liban avec la « Révolution du Cèdre » (février – juillet 2005).

Il ne fait guère de doute que la prochaine cible de ces révolutions sera la Russie. Or leurs instigateurs commettent l’erreur de s’en prendre d’abord à la Biélorussie en provoquant, à la suite de la présidentielle de mars 2006, une « Révolution du Jean’s » contre le président

Alexandre Loukachenko. Homme énergique et volontaire, celui-ci réagit avec détermination et déjoue l’intrigue.

Désormais conscient du péril « coloré », le Kremlin promeut des mouvements de masse (les Nachi, la Jeune Garde, le Mouvement eurasien de la Jeunesse, etc.) aptes à s’opposer à une quelconque tentative de déstabilisation.

Entre-temps, fort du soutien de Washington et de Bruxelles, Saakachvili entreprend de sortir de l’orbite russe pour intégrer l’ensemble occidental. Il pose la candidature de la Géorgie à l’O.T.A.N. et demande à rejoindre l’Union européenne. Cet occidentalisme militant rassure les capitales euratlantiques qui oublient le caractère de plus en plus autoritaire et démagogique du régime à Tbilissi. Saakachvili n’hésite pas à décréter l’état d’urgence, à disperser par la force des manifestations d’opposition et à arrêter ses adversaires politiques. Par ailleurs, usant d’un chauvinisme brutal et jacobin, le bouillant et présomptueux président géorgien en appelle à la réunification de toute la Géorgie, bref mettre au pas les régions irrédentistes d’Ossétie du Sud, d’Abkhazie et d’Adjarie. La reconquête du territoire géorgien commence par la reprise pacifique de l’Adjarie. Après des tractations âpres et subtiles, Tbilissi arrive à restaurer son autorité sur la région en mai 2004. C’est un succès personnel pour le jeune président géorgien.

 Le frelon géorgien contre l’ours russe

 La réussite en Adjarie rend le gouvernement géorgien très sûr de lui et optimiste dans la reprise des territoires ossète et abkhaze. Or la situation dans ces deux territoires est plus compliquée qu’en Adjarie seulement autonome.

En effet, l’indépendance de l’Ossétie du Sud a été approuvée par référendum avec 99,75 % de oui en janvier 1992. En outre, les gouvernements abkhaze et ossète se placent très tôt sous la protection de la Russie qui en profite pour en contrôler les économies.

En 2002, ce rapprochement vire à l’intégration déguisée puisque de nombreux Ossètes du Sud et Abkhazes reçoivent la citoyenneté russe.

 En novembre 2006, un nouveau référendum exprime massivement le souhait des Ossètes du Sud à être officiellement annexés à la Fédération de Russie.

Dès août 2004, Saakachvili avait lancé une offensive militaire contre l’Ossétie du Sud qui échoua devant la réaction mesurée des troupes russes présentes. Les relations entre Moscou et Tbilissi entrent alors dans une période agitée ponctuée par la « crises des espions » en septembre 2006, le tir d’un missile russe sur le territoire géorgien (avril 2007) ou la destruction par les Russes dans le ciel abkhaze d’un drone géorgien (mai 2008).

 En octobre 2006, Moscou rompt ses relations diplomatiques avec la Géorgie et lui impose un embargo commercial, maritime et aérien. L’embargo n’est levé qu’au printemps 2008. Sur le terrain, on assiste à une multiplication des incidents entre Géorgiens et « séparatistes », ossètes surtout, au cours du mois de juillet 2008.

 Les 1er et 2 août 2008 ont lieu de véritables affrontements frontaliers. Dans la nuit du 7 au 8 août, l’armée géorgienne, encadrée par des soudards issus de firmes de mercenariat anglo-saxonnes, envahit l’Ossétie du Sud, y fait régner la terreur et opère un début d’épuration ethnique (4).Le moment n’est pas fortuit. Le chef de guerre géorgien « Saccagevilénie » pensait avoir une liberté totale sur le plan médiatique le jour de l’ouverture des Jeux Olympiques à Pékin. Voulant répéter le précédent adjare d’une façon plus violente, il est probable qu’il s’inspira aussi des coups militaires victorieux du président Tudjman en 1995 quand, aidés et armés par des conseillers étatsuniens, les Croates reprirent aux Serbes en quelques jours la Slavonie occidentale (« Opération Éclair » en mai), la Krajina (« Opération Tempête », du 4 au 7 août) et la Bosnie occidentale (« Opération Mistral », du 13 au 17 septembre). À l’époque, Franjo Tudjman avait parié sur l’impuissance des troupes serbo-yougoslaves de Slobodan Milosevic ; il gagna son pari. « Saakyan » a-t-il cru que la Russie demeurerait inactive, tablant sur une hypothétique discorde au sommet du pouvoir entre le président Medvedev et son Premier ministre Poutine ? Ne comprit-il pas que, passablement irritée par le projet de bouclier anti-missiles U.S. en Europe centrale et orientale et par les menées subversives d’agences para-gouvernementales d’émanation étatsunienne, la Russie ne laisserait pas la Géorgie s’emparer de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie ?

Le géostratège polonais Roman Kuzniar estime que Saakachvili « a fait un mauvais calcul. Il a sous-estimé la réaction des Russes et surestimé ses liens avec les pays occidentaux en s’imaginant, à tort, que ces derniers allaient le soutenir (5) ». Allant à contre-courant de l’interprétation majoritaire qui fait de la riposte russe le premier acte d’une politique d’expansion impérialiste, Roman Kuzniar ajoute que la Russie « connaît aussi ses limites. [Elle] est sur la défensive. Elle est sous la pression des États-Unis et de l’O.T.A.N. Elle se sent menacée dans son étranger proche (6). Ce qu’elle veut pour le moment, c’est maintenir le statu quo et elle est prête, comme on le voit, à utiliser pour cela la manière forte (7) ». C’est aussi un signal fort adressé à tous ceux qui pensent encore la Russie comme un État-continent en voie de dislocation. Plus grand pays au monde par la superficie, grand producteur d’hydrocarbures, la Russie ne serait plus être considérée comme un Bélize eurasiatique !

 La magistrale raclée donnée à l’armée géorgienne marque la fin de l’hibernation pour l’ours russe. Se dessine par ailleurs un nouveau rapport de force entre les principales puissances géopolitiques de la planète à un moment où, embourbés dans les conflits afghan et irakien, les États-Unis sont à la veille d’une très grave crise économique. Quant à l’Union européenne présidée par la France, elle a montré une très grande efficacité dans le seul domaine qui lui tient vraiment à cœur : l’humanitaire. Puissance économique sans aucune volonté politique (la démonie des droits de l’homme ne relève que de l’impolitique la plus nette), l’U.E. excelle en merveilleuse infirmière et en fantastique cellule d’aide psychologique collective. En attendant d’être une excellente fille de joie !…

 Est-ce la fin du nouvel ordre mondial comme l’affirme le spécialiste en géopolitique Alexandre Latsa (8) ? Remarquons déjà que la Pologne vient de signer avec les États-Unis l’accord d’installation du bouclier anti-missile officiellement destiné à contrer les futures têtes nucléaires de l’Iran et en réalité tourné contre la Russie. En représailles, Moscou et Minsk signeront en automne un accord bilatéral sur la création d’un système commun de défense anti-missile dans le cadre de l’Union Russie-Biélorussie ainsi réactivée. On peut désormais envisager que la Russie installera des têtes balistiques dans son enclave de Kaliningrad et en Biélorussie… Grande irresponsable, le chancelier allemand Angela Merkel soutient maintenant la venue rapide de la Géorgie dans l’O.T.A.N. au risque de mécontenter encore plus la Russie qui devrait répliquer en faisant atterrir ses bombardiers stratégiques à Cuba et en installant des bases militaires sur cette île et au Venezuela.

 La défaite géorgienne redistribue la donne dans l’« étranger proche ». Dans le Caucase, l’armée azérie qui se modernise en équipements militaires grâce à l’argent du pétrole a-t-elle encore envie de reprendre le Karabakh à l’Arménie alliée fidèle de la Russie et de l’Iran (9) ? L’Ukraine s’inquiète dès à présent pour l’intégrité de son territoire. Si on n’ignore pas que le pays est partagé entre l’Ouest ukrainophone et l’Est russophone, on sait moins que parmi les divers contentieux russo-ukrainiens se trouve le sort de la Crimée avec son port militaire de Sébastopol. Jusqu’en 1954, la presqu’île était russe. Cette année-là, pour célébrer le tricentenaire de l’union entre l’Ukraine et la Russie, Khrouchtchev donna la Crimée à l’Ukraine. Kyiv pourrait craindre que l’avancée russe dans le Caucase donne des idées aux habitants de Crimée russophiles (10)… Les États baltes qui comptent une importante minorité russophone comme la Lettonie et l’Estonie pourraient avoir la crainte justifiée que la victoire des Ossètes et des Abkhazes ravive l’irrédentisme russe des « non-citoyens » (11).

 Quel parapluie étatsunien ?

 Mikhaïl Saakachvili tablait sur le soutien unanime et immédiat de l’Occident, voire sur une réaction militaire de l’O.T.A.N. La curieuse apathie étatsunienne rend les observateurs perplexes. Certes, les États-Unis sont en plein cirque électoral et l’administration Ubush fils entame ses derniers mois d’existence, mais quand même… Des hypothèses tentent d’expliquer cette passivité. Les commentateurs envisagent que la Géorgie a lancé son attaque sans daigner prévenir Washington, d’où un flottement mâtiné d’agacement. Ou bien les États-Unis étaient informés de ce que tramait « Saakyan », mais la riposte russe les a tétanisés alors qu’ils comptent beaucoup sur Moscou pour renforcer les sanctions contre l’Iran, d’où la sous-traitance de la crise gérée par l’U.E. et la France. Ou bien l’inertie U.S. démontre que le roi est nu, que les États-Unis sont militairement et économiquement affaiblis et qu’ils rechignent de plus en plus à s’occuper d’un « Reste du monde » toujours plus déroutant et imprévisible.

Si cette dernière hypothèse se révélait exacte, le « parapluie étatsunien » censé protéger les États européens n’existerait de facto plus, rendant de cette manière l’O.T.A.N. totalement inutile. Cette perspective terrorise une classe politicienne atlantiste effrayée à l’idée de devoir augmenter le budget de la précaire à leurs sociétés multiculturelles décadentes. Une seconde preuve de la faiblesse yankie concernerait la proposition de loi déposée à la Chambre des représentants demandant au Comité international olympique de retirer à la Russie les jeux d’hiver prévus à Sotchi en 2014 ! On a connu les États-Unis bien plus vindicatifs.

Moralité, plutôt que de réintégrer une structure transatlantique aujourd’hui inadéquate, la France devrait au contraire exiger au nom des intérêts européens la dissolution de l’Alliance atlantique, la fermeture immédiate de toutes les bases U.S. d’Europe et le retrait rapide de leurs troupes. Plus de soixante ans d’occupation étatsunienne, ça suffit ! Paris pourrait ensuite proposer soit la neutralisation – au sens helvétique du terme – du continent, soit la création avec les États volontaires d’un Pacte européen de défense adossé à un partenariat stratégique avec la Russie. On construit déjà à Kourou en Guyane un pas de tir pour les fusées russes ; l’État russe pourrait en plus entrer largement dans le capital d’Airbus et d’E.A.D.S. En échange, la Russie ouvrirait son marché intérieur aux produits européens à forte valeur ajoutée et autoriserait les entreprises européennes à exploiter ses ressources naturelles. Les échanges entre la Russie et l’Europe seraient bien plus fructueux que les flux transatlantiques soumis à l’égoïsme pathologique des Yankees.Mikhaïl Saakachvili pensait bénéficier du soutien inconditionnel de la Maison Blanche et les États-Unis lui ont donné un bon coup de poignard dans le dos !

Les atlantistes devraient méditer la leçon : Superman est lessivé et l’Oncle Sam grabataire !

 L’hypocrisie schizophrénique des OccidentauxInconscientes du lourd silence étatsunien, les diplomaties occidentales, européennes de l’Ouest en particulier, s’activent pour régler le conflit russo-géorgien. Et à quoi assiste-t-on nous ? À l’application claire et précise du « Deux poids, deux mesures » puisque l’inénarrable porteur de riz Kouchner, le plus-que-médiocre David Miliband (mou ?) et la très narcissique«Condoléance » Rice veulent que la Russie respecte l’intangibilité des frontières et l’intégrité territoriale de la Géorgie alors que six mois auparavant le même trio insipide justifiait l’indépendance du Lupanarstan (le Kossovo) !

Avis donc à tous les séparatismes du monde entier : si vous souhaitez obtenir gain de cause, alignez-vous sur des positions atlantistes et vous vous assurerez de la bienveillance de la Maison Blanche !

Un processus semblable à celui du Kossovo se passe actuellement en Bolivie. L’Est bolivien, sa partie amazonienne (les départements de Tanja, de Santa Cruz, de Beni et de Pando) dont le sous-sol regorge de gaz naturel et à la population majoritairement composée de descendants de colons européens, conteste le gouvernement du syndicaliste socialiste indien Evo Morales, grand allié du Vénézuélien Hugo Chavez, et veut une large autonomie interne. Par un étrange hasard, Washington relaie leur appel « autonomiste » libéral-conservateur.

Au fait, un vote populaire a-t-il au moins sanctionné la soi-disant indépendance kossovare ? Aucunement tandis que Abkhazes et Ossètes du Sud ont eux réaffirmé à plusieurs reprises leur choix. L’Occident va donc à l’encontre de la décision des peuples, mais est-ce si surprenant que cela ? Il est en outre piquant (et navrant) d’entendre les suppliques étatsuniennes envers la Russie pour qu’elle tienne sa promesse de se retirer du territoire géorgien alors qu’au XIXe siècle aucun traité de paix signé entre les États-Unis et les nations amérindiennes n’a été respecté…

Probablement amnésique, l’Occident aurait dû comprendre que Moscou ne fait que l’imiter. En 1999, un État souverain – la Yougoslavie – réprima militairement une province rebelle à l’autonomie suspendue – le Kossovo – afin de rétablir son ordre constitutionnel. L’O.T.A.N. prétexta un prétendu nettoyage ethnique pour intervenir militairement et bombarder les principales villes serbes.

Aujourd’hui, la Russie défend l’existence du peuple ossète avec cette nuance d’importance que son aviation n’a pas rasé Tbilissi, ni lâché sur l’ensemble du territoire géorgien des bombes à uranium appauvri.Les dirigeants occidentaux sont par conséquent ou irresponsables, incompétents et incohérents (et ils méritent l’asile) ou bourrés de mauvaise foi et imbus d’un sentiment de supériorité morale désormais bien dévalué. En tout cas, cette attitude aux relents droit-de-l’hommistes nauséabonds est plus que jamais insupportable. En effet, pourquoi les mêmes Occidentaux se préoccupent-ils de la condition tragique des Tibétains, mais se fichent du destin des Ouïgours et se détournent des aspirations légitimes des Abkhazes et des Ossètes ? Pourquoi aucune mairie ne pose-t-elle pas à son fronton le drapeau ossète ou abkhaze ? Pourquoi n’y a-t-il aucun engouement, aucune solidarité envers ces minorités opprimées du Caucase ? Dans l’échelle médiatique de l’émotivité de masse télévisée, l’enfant tibétain aurait-il donc une plus grande valeur d’attendrissement que le jeune Ossète, le gamin du Darfour étant bien entendu hors compétition ? La russophobie instillée par nos grands médias et l’inculture gigantesque de nos contemporains éclairent bien des choses.

 L’Occident, les États-Unis et l’U.E. doivent comprendre que la crise caucasienne marque maintenant la fin de leur fantasme d’hégémonie planétaire. Dans le concert mondial des puissances émergent ou reviennent en force la Russie, la Chine, l’Inde, le Brésil, entrevoyant un nouveau monde multipolaire. Serait-ce enfin le trépas de l’Occident ? Il faut l’espérer.

Quelques oiseaux de mauvais augure craignent qu’après la Géorgie, l’Europe orientale soit ensuite la prochaine victime de la Russie. Les pays baltes et la Pologne redouteraient de retomber dans le giron russe (12). Cela n’a pas de sens, car la Russie n’est plus dans une logique d’expansion impérialiste de type soviétique (au contraire des États-Unis), mais c’est ce que veulent faire croire les Géorgiens et les médias occidentaux. Leti Gobedjichvili lance : « Vous, les Européens, il faut que vous sachiez que les Russes viendront jusqu’à vous.

Poutine a déclaré un jour que la situation géopolitique était déséquilibrée après l’effondrement de l’U.R.S.S. Les Russes ne vont jamais accepter l’écroulement de leur Union, et ils vont toujours vouloir la restaurer. Et pour cela, ils sont capables de détruire jusqu’à l’Europe (13) ». Que la Russie nous débarrasse enfin de l’eurocratie débile, poussive et dégénérée, quelle merveilleuse intention hélas guère réalisable ! Néanmoins, si Léon Bloy fulminait jadis contre les affres de son temps en disant vouloir attendre les cosaques ou le Saint-Esprit, pour notre part, attendons quand même avec une fébrilité certaine l’hypothétique surgissement des cosaques !

 Notes 

1 : Malgré des couvertures de magazines incitant à la haine contre la Russie (L’Express, Le Nouvel Observateur), la presse écritequotidienne française a parfois donné un avis plus pondéré de la situation. Observons aussi que des « faiseurs d’opinion », d’habitude fortaméricanolâtres, comme Alain Minc (Libération, 18 août 2008) ou Marek Halter (Le Figaro, 15 août 2008) ont écrit des tribunes libres très critiques envers l’attitude de Saakachvili, idem pour la chronique de fin de semaine d’Alexandre Adler (Le Figaro, 16 et 17 août 2008). Soulignons enfin l’éditorial de La Montagne (Clermont-Ferrand) du 14 août 2008 intitulé « Bonnes vieilles méthodes » qui n’est pas dupe de la désinformation occidentale pro-géorgienne en cours sur les ondes.

 2 : Dans son Dictionnaire des États éphémères ou disparus de 1900 à nos jours (Dualpha, 2005), Jean-Claude Rolinat relève l’existence de l’État des Adyghés (1917 – 1918), le Daghestan libre (janvier – mai 1918), la république des Montagnards du Caucase (mai – novembre1918), la Fédération de Transcaucasie (septembre 1917 – mai 1918)…

 3 : Sur le concept d’« État fantôme », cf. Georges Feltin-Tracol, « Géopolitique des États fantômes », L’Unité normande, n° 295, janvier 2007.

 4 : Des O.N.G. proches du Pentagone ou de Londres telles que Human Rights Watch ou Amnesty International pratiquent un véritable négationnisme en minimisant les exactions réelles de la soldatesque géorgienne en Ossétie.

 5 : in Le Figaro, 11 août 2008.

 6 : On appelle « étranger proche » les États issus de l’U.R.S.S. qui ont conservé des liens économiques et les infrastructures de l’ère soviétique

7 : in Le Figaro, 11 août 2008.

 8 : Il faut lire Dissonance, l’excellent blog d’Alexandre Latsa (http://alexandrelatsa.blogspot.com), en particulier ses articles du 8 août 2008, « Nous sommes tous des Ossètes du Sud » et du 12 août 2008,  »Vers la fin du nouvel ordre mondial« .

 9 : Appliquer aux événements actuels dans le Caucase la grille de lecture du « choc des civilisations » serait d’une rare bêtise puisque Russes, Géorgiens et Ossètes sont orthodoxes. En outre, face au blocus de la Turquie, le seul débouché économique de l’Arménie chrétienne est l’Iran chiite qui, nonobstant le chiisme des Azéris, se méfie des rêves pan-azéries de Bakou, Téhéran possédant une importante minorité azérie qui fut indépendante en 1944 – 1945 avec le soutien de Staline. Ajoutons par ailleurs que le Hezbollah libanais a salué l’intervention militaire russe. Enfin, la Géorgie a abrité dans la vallée du Pankissi à la frontière avec la Tchétchénie des cellules tchétchènes liées à Al-Qaïda.

 10 : Le Monde (16 août 2008) rapporte une manifestation en faveur de la Russie et des Ossètes à Sébastopol, le 14 août dernier. On vient d’apprendre que des proches du président ukrainien, Viktor Iouchtchenko, accusent le Premier ministre, Ioulia Timochenko, de corruption, de haute trahison et de sympathie pour la Russie. La crise caucasienne aurait-elles des répercussions à Kyiv ?

 11 : Depuis l’indépendance de la Lettonie existent dans le pays des « non-citoyens » adultes à bien distinguer des étrangers. Inscrit sur le passeport letton, ce terme désigne la minorité russophone arrivée dans ce pays balte à l’époque soviétique et leurs descendants. Refusant de passer les examens de langue, d’histoire et de civilisation lettones (ou en étant incapables), ces résidents permanents n’ont ni la citoyenneté lettone, ni la citoyenneté russe. Ce sont des apatrides dont le destin est à rapprocher des centaines de milliers de Russes, Juifs, Grecs, Turcs et Arméniens, fuyant l’effondrement des empires russe et ottoman, titulaires du fameux passeport Nansen.

 12 : L’appréhension des États baltes et de la Pologne est légitime et compréhensible. Baltes et Polonais firent partie de l’Empire russe entre le XVIIIe siècle et 1917. En 1939 pour la Pologne et en 1940 pour les Baltes, en application des clauses secrètes du pacte germano-soviétique, l’U.R.S.S. occupa la Lituanie, la Lettonie, l’Estonie et la Pologne orientale. La mainmise communiste soviétique sur ces pays (et d’autres) fut totale à partir de 1945 et jusqu’en 1989 – 1991 avec l’acceptation tacite de l’Occident en général et des États-Unis en particulier.

Des médias font un parallèle entre l’intervention soviétique d’août 1968 en Tchécoslovaquie et l’actuel conflit russo-géorgien. Faut-il leur rappeler que la Russie fut elle aussi victime (la première !) du communisme et que soixante-dix ans de système soviétique a transformé le peuple russe en homo sovieticus bien décrit par Alexandre Zinoviev ?

 13 : in Libération, 11 août 2008.Rubriques

  

La Russie, nouvel espoir des Européens

 par André Waroch

 (paru en 2008 sur le site http://www.europemaxima.com )

 La Russie est donc de retour. La Géorgie, petit pays coincé dans un Caucase qui,plus que jamais, est au centre de toutes les convoitises, a voulu jouer del’antagonisme entre les puissances pour se dégager de l’emprise du grand voisinslave. Pour cela, elle a battu à l’égard des États-Unis tous les records de

servilité, et cela depuis plusieurs années. La tentative de mise au pas de la minorité ossète pro-russe, menée avec une armée formée et équipée par les Américains, peut avoir deux niveaux de lecture : le premier consiste à neconsidérer dans tout cela qu’une affaire interne à la Géorgie, qui aurait usésimplement du droit de faire respecter les lois nationales sur son territoire. Le second révèle la continuation de la stratégie d’encerclement (de containment,pourrait-on dire comme aux plus belles heures de la Guerre froide) de la Russie mise au point par les services américains. Ainsi, tous les peuples ayant descomptes à régler avec la Russie sont susceptibles de devenir contre elle l’instrument de Washington.

Qui a tort, qui a raison ?

Les Géorgiens avaient-ils le droit d’attaquer les Ossètes, ces derniers ont-ils le droit de vouloir que leur pays soit russe et non géorgien ? Les Russes ont-ils eu raison de riposter sur le territoire géorgien pour « sauver » les Ossètes ?

Questionnements sans fin ne pouvant intéresser que ceux qui croient à la justiceet à la morale universelles. Ce qui se joue actuellement n’a absolument rien àvoir avec la morale. C’est une lutte à mort entre deux puissances, le but de lapremière étant d’éviter son annexion par la seconde, le mot annexion pouvant setraduire, ces temps-ci, par : adhésion à l’O.T.A.N., passage à l’euro, entrée dans l’espace Schengen, etc. Il ne fait guère de doute, à notre sens, que l’intérêt des Européens, dans cebras de fer opposant les deux nations qui auront peut-être le plus marqué de leur empreinte le XXe siècle, est la victoire de la Russie. Gardons-nous toutefois de diaboliser les États-Unis, ce qui aurait deux effets très négatifs, premièrement celui d’exonérer les politiciens d’Europe de l’Ouest de toute responsabilité, alors qu’ils ont livré tout à fait volontairement aux États-Unis (ou à Bruxelles, ce qui revient au même) la souveraineté des nations qu’ils avaient à charge de défendre. Deuxièmement, cela conférerait aux États-Unis un pouvoir qu’ils ne possèdent pas, ou plutôt : qu’ils ne possèdent que parce que les Européens ont renoncé à exercer le leur.

La question russe nous oblige à reconsidérer, en tout cas, la notion d’Europe.

Dans son dernier livre  »Qui sommes-nous ? », Samuel Huntington s’interroge sur l’identité américaine. Bien que l’américanisme procède d’une vision universellede l’Homme, Huntington rappelle que l’identité américaine fut essentiellement forgée par des protestants anglo-saxons, et que les immigrants irlandais et italiens, par exemple, ne purent s’agréger avec succès au peuple américain qu’enadoptant la mentalité et la façon de vivre qu’induisent ces fondements culturels. Tant que les W.A.S.P. représenteront le groupe le plus fort, ce sont leur culture, leur identité, leur façon de vivre qui représenteront l’Amérique.

Dominique Venner, dans Histoire et traditions des Européens, s’essaie à la définition d’une identité européenne beaucoup plus problématique, notamment quand il présente comme parties centrales de cette identité certains éléments («La chevalerie médiévale, la poésie épique, l’amour courtois, le monachisme, les libertés féodales, les croisades, l’émergence des villes, la révolution dugothique, la Renaissance, la Réforme et son contraire, l’expansion au-delà des mers, la naissance des États-nations, le baroque profane et religieux, la polyphonie musicale, les Lumières, le romantisme l’univers prométhéen de latechnique ou l’éveil des nationalités… Oui, tout cela est commun à l’Europe et àelle seule ») contenus en réalité à l’intérieur de frontières extrêmement précises qui sont celles de l’Europe catholico-protestante dite occidentale, et qui ne concernent aucunement l’Europe orthodoxe dite orientale.

En 395 fut décidé par Théodose le partage du territoire romain en deux empires distincts et indépendants. Cela ne se fit évidemment pas de gaieté de cœur, mais pour résister, mieux que ne le permettait le gigantisme de l’Empire avant cettedate, aux attaques incessantes des peuples hunniques et germaniques. Le tracé de cette nouvelle frontière fut aussi la conséquence de la séparation de plus en plus nette entre la partie occidentale de l’Empire, marquée par la latinisation, et sa partie orientale marquée par l’hellénisme. Pour les Européens de l’Ouest,l’Empire romain est mort en 476, ce qui correspond à la chute du dernier empereur d’Occident. Byzance était pourtant la digne héritière du rêve impérial qu’elle perpétua jusqu’en 1453. Lors des Croisades, les Arabes, s’ils appelaient les croisés les Franj, les « Francs », continuaient à appeler les Byzantins les Roum, c’est-à-dire les « Romains ». Pour eux, la déposition de Romulus Augustule n’avait en aucun cas signifié la fin de l’Empire, puisque celui d’Orient était maintenu. Ce sont les Européens de l’Ouest qui séparèrent artificiellement l’Empire byzantin et l’Empire romain, en refusant de reconnaître la profonde continuité entre les deux entités. La haine entre la « Chrétienté » (en fait l’Europe catholique) et l’Empire byzantin (l’Europe orthodoxe), ne prit fin qu’avec la destruction définitive de celui-ci par les Turcs. Les Russes s’étaient certes convertis à la fin du Xe siècle, mais leur éloignement et, à partir du XIIIe siècle, leur soumission aux hordes mongoles les tint éloignés du champ de vision de l’Europe de l’Ouest.

Il est aujourd’hui monnaie couranted’insister lourdement sur « l’asianité » du peuple russe pour expliquer la profonde différence qui existe entre lui et l’Europe de l’Ouest. Mais la Hongrie, où Attila est un prénom courant, a été au moins autant marquée par les apports de sang turco-mongol. Personne pourtant n’a jamais remis en cause son appartenance indiscutable à la civilisation « européenne », en fait à l’Europe de l’Ouest catholico-protestante. On invoque la prétendue asianité de la Russie comme obstacle à son intégration dans l’Europe politique parce qu’on ne veut pas voir que c’est l’Orthodoxie qui fait sa différence, et on ne veut pas le voir parce que l’Orthodoxie ne se limite pas à la seule Russie, mais englobe par exemple la majeure partie des Balkans, à commencer par la Grèce, pourtant considérée par les élites de l’Ouest comme « berceau de l’Europe », ce qui pose évidemment problème.

On peut estimer que cette dualité de l’Europe n’est que la continuation d’une dualité déjà prégnante dans l’Empire romain pré-constantinien, à savoir la «concurrence » entre l’influence grecque et l’influence romaine proprement dite. Notamment, par exemple, entre la tradition universaliste et impérialiste romaine et la tradition particulariste et nationaliste grecque. Aujourd’hui encore, l’Église catholique romaine est « une et indivisible », universelle mais centralisée, cosmopolite mais enracinée (le Vatican au cœur du monde latin). Les diversités à l’intérieur de la Chrétienté catholique ne sont pas censées être éradiquées mais dépassées, reléguées au second plan. Dans le monde orthodoxe, c’est-à-dire la Grèce ex-byzantine et les nations par elle converties, les identités nationales sont au contraire magnifiées, puisque nous avons affaire au principe des Églises autocéphales, totalement indépendantes à l’intérieur de frontières nationales reconnues, le patriarcat de Constantinople n’exerçant qu’une prééminence honorifique.

Si l’Europe doit être appréhendée à partir de sa réalité et non pas seulement à travers les illusions romantiques de certains « cabris » exaltés, commençons par accepter cette dualité qui est un obstacle absolu à toute idée d’unification politique (au sens bruxellois du terme) reliant Brest à Vladivostok. Mais l’Europe n’est pas plus faible d’être partagée en deux mondes qui, depuis au moins mille ou mille cinq cents ans, ont suivi un chemin différent. Au contraire, cette séparation remplit le même rôle que celle décidée par Théodose.

Devenir deux pour que la mort de l’un ne signifie pas la mort du tout.

Les virus se propagent plus vite à l’intérieur d’un même organisme qu’entre deux organismes différents. De même, on ne peut que constater que les virus mentaux qui se sont abattus sur l’Europe de l’Ouest depuis 1945 ont en général épargné l’Europe orthodoxe (les slaves catholiques et les Hongrois, englobés de 1945 à 1989 dans le monde soviétique, ont échappé artificiellement à la propagation de ces virus, mais la porosité civilisationnelle fait craindre une contamination rapide).

Julien Freund posait en 1980 la question suivante : « Les Européens seraient-ils même encore capables de mener une guerre ? ». Il n’estimait donc visiblement pas que la Russie, qui avait envahi l’année précédente l’Afghanistan, était un pays européen. Mais deux ans plus tard, une nation, la Grande-Bretagne, que Freund considérait sans nul doute comme européenne, débarquait sur les îles Malouines pour reprendre possession de ce bout de terre britannique que l’Argentine venait d’annexer. Ce ne fut pas une simple « opération de police », mais un véritable affrontement guerrier face à la première ou deuxième nation la plus puissante d’Amérique latine. Une guerre que les Anglais décidèrent et menèrent seuls. Une guerre qui était aussi un oui ! retentissant à la question pourtant rhétorique que se posait Freund.

Néanmoins, les virus mentaux à l’œuvre en Europe de l’Ouest depuis 1945 sont bien réels, même si la Grande-Bretagne y échappe en grande partie.

1945 est en même temps une date et un monde. Une « année zéro », une année symbolique qui en dura deux ou trois, une année ou se joua le destin de l’Europe de l’Ouest. Reprécisons que nous entendons par là la partie de l’Europe forgée par les éléments cités plus haut par Dominique Venner. Celui-ci a juste voulu transposer à l’ensemble de l’Europe ce qui ne caractérise que cette l’Europe appelée « occidentale ».

 Notion problématique, l’Occident est censé regrouper -essentiellement – l’Europe de l’Ouest et les États-Unis. Étant donnée l’évolution de plus en plus divergente, sur tous les plans, de ces deux parties du monde, et en considérant le caractère profondément égoïste de la politique étrangère américaine, qui ne s’embarrasse d’aucune espèce de solidarité « identitaire » à l’égard de la civilisation ouest-européenne (il ne s’agit pas d’une critique mais d’un simple constat), les États-Unis, à notre sens, ne doivent plus être considérés comme des alliés naturels de l’Europe de l’Ouest.

La « civilisation occidentale » doit être considérée comme caduque. Le destin de l’Europe de l’Ouest est, pour les prochaines décennies, lié à celui de l’Europe orthodoxe. Unité dans la dualité.

L’Europe de l’Ouest est donc, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, soumise à une série de phénomènes dont l’aboutissement sera, si rien n’est fait,sa destruction en tant que civilisation. Citons Jeronimo Molina parlant justement, dans le dernier numéro de la revue Éléments, de l’ostracisme médiatique qui touche encore aujourd’hui l’œuvre de Julien Freund, œuvre qui remet en cause « les thèmes et les vérités établies, légitimateurs des régimes européens d’après la Deuxième Guerre mondiale : l’universalisation des systèmes partitocratiques, l’homogénéisation démocratique-libérale de toute forme de gouvernement, la simulation de la fin de toute inimitié ou hostilité politique, l’universalisme pacifique, la rééducation politique des nations européennes »

Le plus grave, selon nous, réside dans ce qu’il faut bien appeler le rejet de la force qui caractérise les nations d’Europe de l’Ouest depuis la fin de la dernière guerre. Beaucoup ont voulu voir dans la construction européenne l’embryon d’une Europe-puissance. Contresens tragique quand on a sous les yeux quarante ans d’abandon de souveraineté, cette souveraineté nationale dont on nous avait dit qu’elle était comme les œufs qu’on doit casser pour faire une belle omelette, ce à quoi on ne peut que rétorquer qu’on voit bien aujourd’hui les œufs cassés, mais que l’omelette reste introuvable.

Contresens tragique, disions-nous, puisque le but principal de la construction européenne, commencée en 1951 avec la création de la Communauté européenne du charbon et de l’acier (C.E.C.A.), est d’aboutir à terme, d’abord sur le territoire européen, puis éventuellement sur l’ensemble du globe, à ce que l’Américain Francis Fukuyama a appelé La fin de l’Histoire dans le célèbre ouvrage du même nom, c’est-à-dire « le terme de l’évolution idéologique de l’humanité et de l’universalisation de la démocratie libérale occidentale en tant que forme définitive de gouvernement ». Mais de même que Staline, politique réaliste, avait forgé le concept du socialisme dans un seul pays en attendant d’avoir la possibilité d’exporter sa révolution, de même les élites dirigeantes d’Europe de l’Ouest ne semblent pas pressées de proclamer ce que certains commencent à soupçonner de plus en plus fortement, à savoir que cette « Europe » n’a d’européenne que le nom, qu’elle est destinée à s’étendre sans aucune limite, comme le montre l’exemple de Dominique Strauss-Kahn, actuel président du F.M.I. et ancien ministre de l’Économie et des Finances, qui confie publiquement son souhait de voir le Maghreb intégrer l’U.E.

Un monde sans guerre, sans frontières, sans nations et sans soldats, débarrassé à la limite de toute forme de violence, voilà le projet ultime qui sous-tend toute la construction européenne. Pour reprendre Jeronimo Molina : la simulation de la fin de toute inimitié ou hostilité politique. Il s’agit en fait d’un projet d’utopie, au sens ancien du mot : pays imaginaire ou un gouvernement idéal règne sur un peuple heureux.

Les budgets de défense de l’Inde, de la Russie, de la Chine et des États-Unis sont, au moins depuis le 11 Septembre, en progression constante et maintenue.

Face à cela, la France, à l’instar des autres pays de l’Europe de l’Ouest continentale, entame un mouvement exactement inverse, comme l’a montré l’affaire « Surcouf », ce collectif de généraux anonymes critiquant la réforme – en fait la continuation du démantèlement – de l’armée à l’occasion du dernier livre blanc de la défense. Le collectif utilise un très bon argument pour répondre à celui de l’Élysée, qui affirme enlever des moyens aux forces conventionnelles pour les reverser dans le renseignement : à quoi sert-il, peut-on lire dans le communiqué en question, de savoir qui va nous attaquer si nous n’avons pas les moyens de l’en empêcher ? Pendant longtemps, la réponse à cette question a été évidente : l’Europe (comprendre l’Union européenne, par abus de langage). Plus besoin pour la France d’avoir une armée, plus besoin d’avoir une diplomatie, plus besoin même d’avoir un service de renseignements, bref, plus besoin d’essayer d’exister sur la scène internationale, puisque le but du gouvernement français est de supprimer la France en tant que nation, par dilution dans la construction européenne. Nous étions censés mourir Français et renaître Européens. Mais finalement n’eut lieu que la première partie du plan.

Le rejet de la force par l’Europe de l’Ouest a été très bien décrit par le néo-conservateur américain Robert Kagan. Pour lui, les Européens de l’Ouest « ne veulent surtout pas devenir plus fort militairement. Au cours des dernières années, ils ont développé un point de vue tout autre sur le rôle de la puissance dans les relations internationales, une façon de voir qui procède directement de leur parcours historique sans précédent depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ils ont abjuré la politique du coup de force ». Pour le haut diplomate anglais Robert Cooper, cité par Kagan, « l’Europe vit aujourd’hui dans un système  » postmoderne  » qui ne repose pas sur l’équilibre de la force mais sur le  » rejet de la force  » et sur des  » règles de conduite librement choisies « .

Dans le monde postmoderne, la raison d’État et l’amoralisme des théories de Machiavel sur l’art de gouverner… ont été remplacés par la conscience morale ». À travers ce rejet de la force s’exprime le rejet de la responsabilité, en fait le rejet du politique tel que l’expose Julien Freund en résumant Machiavel : « la politique n’a pas pour objet d’accomplir une fin morale, mais la fin du politique, à savoir la paix intérieure et la sécurité extérieure d’un État, quitte, s’il le faut, à faire des entorses à la morale personnelle ». L’Europe de l’Ouest fait passer le politique, c’est-à-dire la nécessité pour un État de préserver par tous les moyens la nation dont il a la charge, après la morale.

Et nous touchons là à un point extrêmement douloureux de la psyché collective de l’Europe de l’Ouest, à savoir la culpabilité et la honte enseignées après la guerre aux peuples en question par les deux puissances victorieuses, U.S.A. et U.R.S.S., relayés par des groupes de pression autochtones. Cette culpabilité et cette honte prennent pour motif la perpétuation de la Shoah et, par contrecoup, la collaboration (y compris dans des domaines complètement étrangers au génocide, comme la lutte anticommuniste) réelle ou fantasmée des peuples en question avec le régime nazi.

Analysé avec brio par Gilles-William Goldnadel dans son livre Les Martyrocrates, ce traumatisme, extrêmement puissant, a imposé sa grille de lecture dans tous les domaines, ce que l’auteur a appelé la shoatisation de la société. « À partir de la fin des  » Sixties « , la Shoah est devenue en Europe l’horresco referens, l’horizon indépassable du crime de masse, l’étalon de mesure officiel de la souffrance humaine […] Désormais, aucun événement important ou même mineur qui ne soit immédiatement associé, comparé, ramené à la grande catastrophe […] la nouvelle démonologie européenne a transformé l’État-nation européen en colosse monstrueux aux pieds d’argile. Monstrueux, parce que, dans l’inconscient collectif traumatisé, cet État, incarné par des institutions répressives littéralement diabolisées, n’est que le fils honteusement caché de son père, l’État hitlérien-Antéchrist. Autant dire le fils du diable. Par voie de conséquence, la violence qu’il emploie, au moyen de ses serviteurs disciplinés, le policier-gestapiste, le soldat-S.S., et leurs auxiliaires zélés, le juge, l’huissier… ne peut être que démoniaque »

Cette diabolisation de l’État, chargé de défendre la nation, ne peut en définitive aboutir qu’à la mort du politique, et c’est le but ultime (toujours cette notion d’utopie) poursuivi par les élites d’Europe de l’Ouest.

Pour comprendre pourquoi les deux seules nations d’Europe à nous avoir fait répondre par l’affirmative à la question que se posait en 1980 Julien Freund sont la Russie et la Grande-Bretagne, il suffit de constater que ces deux nations sont les deux grands vainqueurs européens de la Seconde Guerre mondiale. Elles s’en trouvèrent relégitimées dans leur régime, leur culture, leur idéologie. À l’inverse, il est on ne peut plus révélateur que, dans le noyau dur qui débuta en 1951 la construction européenne et la tint à bout de bras jusqu’à aujourd’hui, à savoir les six pays fondateurs de la C.E.C.A., ne se trouve aucune des nations étant sorties victorieuses de la Seconde Guerre mondiale, comme par exemple la Grande-Bretagne, et aucun pays neutre, comme par exemple l’Espagne, le Portugal, la Suisse, l’Irlande. La construction européenne a été initiée par la France, l’Allemagne, l’Italie, les Pays-Bas, la Belgique et le Luxembourg. Le fameux « noyau carolingien », en fait une équipe de loosers. Six nations qui, en 1945, étaient militairement écrasées et moralement humiliées, otanisées et quadrillées en tous sens par l’armée américaine. Que les États-Unis aient laissé faire et même encouragé cette construction alors qu’il leur suffisait, dans cette Europe ruinée qu’ils maintenaient en vie artificiellement à coups de subsides, de lever le petit doigt pour tout arrêter n’a pas semblé étrange à ceux qui ont cru à l’argument de la nécessaire utilité d’une Europe unie « pour faire contrepoids aux Américains ».

En réalité, l’Europe de l’Ouest s’est retrouvée, suite au désastre de la Seconde Guerre mondiale, colonisée de toutes les manières possibles. La mainmise américaine s’exprime non seulement par l’invasion d’une sous-culture de masse, mais également par l’impossibilité mentale d’envisager un autre cadre politique que le régime démocratique libéral érigé en quasi-dogme religieux. L’influence marxiste, loin de s’y opposer, s’y est mêlé en un étrange syncrétisme. C’est ainsi qu’on vit, en Mai 1968, les meneurs étudiants gauchistes en appeler à la lutte des classes sur fond de rock anglo-saxon. Tout cela dirigé, évidemment, contre le général de Gaulle, dirigeant nationaliste qui avait expulsé les forces militaires américaines encore présentes dans l’Hexagone, retiré la France de l’O.T.A.N. et doté son pays de la bombe atomique. Le fameux slogan de ces tartuffes, « C.R.S.-S.S. ! », est le symbole le plus pathétique de ce qui allait devenir dès lors systématique, à savoir la diabolisation – hitlérisation de tout ce qui représentait, de près ou de loin, la nation. D’où la construction européenne. D’où la baisse continuelle des budgets de défense. D’où l’impuissance morale des gouvernements successifs à entamer une vraie politique d’arrêt de l’immigration, puisqu’il suffisait qu’un collectif d’extrême gauche quelconque aille crier au retour du nazisme pour que les expulsions de clandestins, soudain comparées à la rafle du Vel d’Hiv, soient empêchées. Cette haine de la nation s’étendait, évidemment, à la nation européenne que certains croyaient encore en cours de construction alors qu’elle était, dès ce moment, vidée de tout son sens.

Rejet de la force, rejet de la responsabilité, rejet du politique, voilà ce qui caractérise (mettons une fois de plus des réserves sur la Grande-Bretagne) depuis au moins quarante ans les élites ouest-européennes.

Mais au bout du compte, le moyen le plus sur d’échapper à toute puissance et à toute responsabilité est l’auto-destruction (1). Il est extrêmement difficile de trouver dans tout ce désastre un seul objet d’espérance, du moins si on se cantonne à l’Europe de l’Ouest. C’est ailleurs, plus à l’Est, chez les héritiers de Byzance, à Moscou, qu’il convient de chercher un appui. Alors que les nations d’Europe de l’Ouest se sabordent en abandonnant leur souveraineté au profit de l’U.E. ou de l’O.T.A.N. (c’est la même chose), qu’elle suppriment leurs frontières ainsi que – logiquement -l’appareil militaire jadis censé les défendre, la Russie, contre vents et marées, brandit de plus en plus fermement l’aigle à deux têtes. L’ancienne terre des Tsars est peut-être la dernière nation garante de la souveraineté européenne, le dernier pays du Vieux Continent à pouvoir utiliser la force armée pour défendre ses intérêts alors que l’Europe de l’Ouest doit d’abord, avant d’envoyer quelque part le peu de troupes qu’il lui reste, avoir la permission des États-Unis, de Bruxelles, de la communauté internationale et de ses minoritémusulmanes.

Pour un Français de banlieue parisienne, le spectacle de la Seine-Saint-Denis, où il n’est plus qu’une minorité marginalisée, est la préfiguration de ce qui est déjà presque une réalité dans le département voisin du Val d’Oise, demain dans l’ensemble de la région parisienne, à terme sur tout le territoire français.

L’Europe de l’Ouest actuelle, veule, soumise, envahie, déjà de fait devenue une espèce d’Albanie géante, américano-islamisée, ne peut plus attendre son salut matériel et sa régénérescence morale que de l’extérieur. Que la Russie, désireuse comme au temps de la Guerre froide de briser le containment imposé par les Américains, entreprenne de subvertir ses ennemis de l’Ouest en y soutenant certaines minorités politiques qui veulent, comme elle, la destruction du système, et elle trouvera sans nul doute des candidats.

Pour un « identitaire » français, poignarder l’État dans le dos n’est plus, depuis au moins trente ans, une trahison, mais un acte de salubrité publique.

Une nouvelle pénétration idéologique et politique de la France et de l’Europe de l’Ouest par la Russie est à espérer, et à soutenir sans aucun état d’âme.

Note

1 : Dans une nouvelle intitulée Le grand bazar : finale, l’écrivain américain Stephen King met en scène un jeune scientifique réussissant à pulvériser sur toute la surface de la planète une eau de son invention, censée guérir les hommes de leurs pulsions meurtrières. L’effet secondaire en est hélas la débilité totale. Ainsi meurt l’humanité, victime d’un idéaliste qui aura voulu arrêter toutes les guerres et toutes les violences… et qui aura réussi.